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Noël

Homélie de Père Antoine pour la Nativité de notre Seigneur, 24 déc 2013 - Luc 2, 1-20

Qu’est-ce qui, ce soir, nous a mis en route, quelle lumière nous a conduits jusqu’ici ?
Qu’est-ce qui fait qu’il nous a paru important d’être là présents et pas ailleurs ? Peut-être, la tradition et les rites qui font de cet instant de Noël un moment unique, un peu suspendu dans le temps. Mais nous sentons bien, confusément sans doute, que ce n’est pas d’abord ça, que cette fête touche plus loin, plus profond, qu’elle nous concerne au plus intime de nous-mêmes et en même temps nous dépasse et s’adresse à plus large que nous.
Que le caractère unique, définitif, et par là-même grave, de ce qui s’est passé une nuit - il y a longtemps - dans un coin perdu et inconnu de l’Empire Romain, - et dont nous venons d’entendre le récit - s’accorde mal avec la superficialité bruyante et aguicheuse de nos sociétés marchandes. Quelque chose a basculé sous le ciel étoilé de Bethléem ; désormais plus rien ne sera comme avant. Et l’événement le plus important de l’aventure du monde s’est fait loin des fausses lumières et des débauches de moyens.
Que vient nous dire Noël, aujourd’hui comme il y a deux mille ans ? D’abord, que l’impossible, l’incroyable, s’est inscrit dans l’histoire humaine. Dieu lui-même est venu prendre corps, est devenu l’un de nous. Par son incarnation, Dieu a radicalement inversé les images et les représentations idolâtriques que nous avions de lui, celles d’un Dieu lointain, hors de l’histoire, qui jugerait le monde en nous attrapant par le détour de nos limites et de nos fautes. Un Dieu qui demanderait sans cesse sacrifices et totale soumission. De telles images, – reconnaissons-le – restent parfois tapies au fond de nous, prêtes à ressurgir, et à nous détourner de Celui qui est venu sous les traits du plus fragile d’entre nous. Regardons l’enfant de la crèche. Celui que contemplent sans peur les bergers de Bethléem. C’est lui notre Dieu.
La première image, la première icône, que Jésus nous donne à contempler de lui est celle d’un tout petit bébé dans une mangeoire pour animaux au fond d’une grotte toute noire, c’est l’image d’un pauvre nourrisson qui exprime la petitesse, la faiblesse, la vulnérabilité. C’est précisément jusque-là qu’est descendu notre Dieu. C’est notre faiblesse qu’il est venu habiter, c’est de notre vulnérabilité qu’il s’est habillé. C’est quelque chose d’absolument inouï! Dieu vient habiter aujourd’hui notre pauvreté.
Cette nuit, le temps de la Création du monde a fait place à la nouvelle Création. Le Seigneur de la création va désormais faire autre chose que regarder du haut de son éternité l’écoulement de la vie, de nos vies, de très loin. Non pas que Dieu cesse d’être lui-même, avec toute sa gloire, mais désormais ce monde est autre chose que son œuvre, c’est sa vie même. Dieu ne se contente plus de jeter un regard sur le cours des choses d’ici-bas, le voilà impliqué lui-même dans leur trame, et affecté tout comme nous par sa propre création, tant il connait notre destin, connaît nos joies et éprouve nos misères : la faim, la fatigue, les inimitiés, la peur de mourir, et même précisément la mort, misérable et injuste, avec les voleurs.
Désormais, nous n’aurons plus à le chercher dans les profondeurs infinies du ciel, où notre esprit et notre cœur risquent de se perdre ; il nous est possible de le trouver ici dans ce monde où il nous attend.
Que l’infini de Dieu ait ainsi choisi et assumé la finitude de notre condition humaine, que la Vie ait assumé la mort, voilà bien, frères et sœurs, la vérité la plus invraisemblable qui se dévoile ce soir encore à nos yeux. Et qui projette sur nos existences d’aujourd’hui une lumière particulière. Une lumière qui, seule, peut donner à nos nuits quelque clarté, elle seule qui peut en faire de saintes nuits.
Ce soir, bien-aimés, que nous soyons prêts ou pas, que les soucis de la vie tiennent notre regard intérieur un peu éloignés de l’icône de la Nativité ou pas, Dieu vient. A nouveau, il vient se dire à notre monde. Il vient, même si notre société n’y pense plus, si on ne le guette pas, si on ne l’espère plus. Même si on ne connaît plus les raisons de la fête, et si on ne sait plus qui il est. Il vient et passe au milieu de nos vies. Il vient pour dire que tout est encore possible, que rien n’est écrit de nos histoires personnelles et de celle du monde, et qu’on ne bâtit rien de vrai sans y mettre son cœur et sa vie. Que la mesure de nos jours n’est pas dans le clinquant des apparences, mais dans la vérité de nos existences, jour après jour, toujours en recherche, en voie d’ajustement, en acceptant les risques et les déplacements. Sans rien revendiquer pour soi ni chercher la facilité ; mais en s’inscrivant dans la tranquille confiance que le fruit vient en son temps… Il vient s’inviter aux points fragiles de notre humanité, entre attente et désir, pour manifester l’essentiel, et faire vivre en nous et au milieu de nous - si nous y consentons- ce qui manque tant à nos cœurs et à nos sociétés : la paix, la justice et la joie.
Oui, bien-aimés, nous pouvons être dans la joie. Non pas une joie fabriquée et de façade, mais cette joie simple et profonde qui nourrit nos terres intérieures, une joie reçue dans l’accueil et la mise en présence de Celui qui nous apporte la vie. Une joie qui donne confiance et force, quel que soit notre âge et nos chemins de vie, celle de savoir que celui qui est venu a décidé d’être avec nous jusqu’au bout. Ce soir, frères et sœurs, avec l’enfouissement de Dieu au cœur de notre humanité, commence la silencieuse et longue germination qui éclatera à Pâques. Ce matin-là, un étonnant amour, plus grand que notre cœur, fera reculer la nuit et gagner la lumière.
« Voilà ce que fait l’amour invincible du Seigneur de l’univers ». Que cette fête de Noël, frères et sœurs, et la contemplation ce soir de la naissance de Jésus, éclaire déjà nos vies de cette lumière-là.

Père Antoine

 

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